L'enfance de Jean le bleu
Une enfance sage, une famille
unie et aimante, des parents de condition modeste
(père cordonnier, mère lingère)
qui donnent à leur fils unique une éducation
soignée, le respect des traditions, le
sens du devoir, le plaisir du travail bien fait,
et, par-dessus tout, une grande indépendance
d'esprit. C'est un univers rural toujours inscrit
dans le XIXe siècle que Jean Giono décrit
dans Jean le Bleu (1932), «...l'ère
heureuse du pré-machinisme » dira-t-il
plus tard. Quitter le collège précocement
n'interrompt nullement son dialogue avec les auteurs
classiques, Virgile et Homère surtout...
Jean Giono demeurera sa vie durant un lecteur
boulimique.
Rupture et douleurs 1914
- 1919
La Grande Guerre représente
pour Jean Giono un profond traumatisme, qui fondera
le pacifisme virulent, engagé, sans nuances,
du rescapé de Verdun. C'est la prise de
conscience du mal qui hantera toute l'œuvre,
y compris les plus lumineux des récits.
Une fresque terrifiante publiée en 1931,
Le Grand Troupeau, en porte témoignage,
tout comme la nouvelle Ivan Ivanovitch Kossiakoff,
souvenir personnel de l'auteur, qu'il évoquera
toujours avec émotion.
Vie privée
Le solitaire, épris de
liberté, le poète ivre de mots,
aussi éloigné qu'on peut l'être
des réalités de ce monde, fonde
une famille. Sa vie durant il sera bon époux,
père attentif, fils exemplaire, et jamais
ne s'évadera du cocon douillet des plaisirs
domestiques. Ce n'est que la première des
grandes contradictions gioniennes : refusant le
régionalisme, l'esprit de clocher, chantre
de l'Odyssée, du grand large (Moby Dick),
de l'aventure et des cavalcades, il ne s'absentera
que brièvement de Manosque sans pourtant
s'y intégrer et se contentera d'arpenter
la Haute-Provence d'un pas de promeneur enveloppé
de sa cape de berger.
Débuts littéraires
et premiers succès...
Ses premières œuvres
sont des poèmes à la préciosité
surannée ( Accompagnés de la flûte...
- 1924), des récits mythologiques au lyrisme
exubérant (Naissance de l'Odyssée
- 1925 ).
Jean Giono, inlassablement, fait ses gammes, tout
en assurant la subsistance de sa famille : il
exerce le métier, peu contraignant, d'agent
bancaire. Puis soudain, avec La Trilogie de Pan
- Colline (1928), Un de Baumugnes (1929), Regain
(1930) -, il crée un genre inédit,
une épopée rustique mêlant
magie, forces occultes et réalisme quotidien
dans une effusion sensuelle et païenne sur
fond de tragédie grecque. Le succès
est immédiat. « Un Virgile en prose
vient de naître en Provence ! » se
serait exclamé Gide. Jean Giono, désormais,
va pouvoir consacrer tout son temps à l'écriture.
Les malentendus
Le succès, en le faisant
sortir de l'ombre, place Jean Giono dans une situation
ambiguë : loin des cénacles parisiens,
peu informé, ses déclarations, ses
actions apparaissent comme intempestives, naïves
ou contradictoires. Compagnon de route du communisme,
il se désolidarise avec vigueur en 1935
lorsque le P.C.F. se prononce pour le réarmement.
Adhérent de l'Association des écrivains
et artistes révolutionnaires, il se place,
sans le savoir, dans la mouvance du trotskisme.
Célébrant la nature et les joies
simples de la vie des champs, il servira, parfois
à son insu, à illustrer les thèses
les plus réactionnaires du retour à
la terre.
Pacifiste obstiné, il préconise
un rapprochement avec l'Allemagne et appelle à
une révolte paysanne destinée à
miner l'effort de guerre !
Le Contadour
Entre 1935 et 1939 Jean Giono
est la figure de proue du groupe du Contadour...
Il est difficile de définir ce qu'était
ce camp de vacances qui rassemblait deux fois
par an dans une atmosphère joyeuse et ludique
des intellectuels de tous horizons autour du thème
du pacifisme. L'agitation brouillonne de ces intellectuels
qui multiplient démarches et manifestations
contre la guerre, tracts pacifistes et appels
à la désertion alors que montent
les périls, compromettra gravement Jean
Giono.
Les prisons
En 1939 Jean Giono est emprisonné
durant deux mois... Il est, il est vrai, l'auteur
du Refus d'obéissance (1937) et de la Lettre
aux paysans sur la pauvreté et la paix
(1938). Il a pourtant, décevant ses admirateurs,
répondu à l'appel de la mobilisation.
Moins explicable encore est son arrestation en
septembre 1944 pour des raisons symétriquement
opposées à celles de 1939, et suivi
de cinq mois de détention dans des conditions
très dures. Sa conduite pendant la guerre
a cependant été plus que respectable
: il a pris des risques en aidant, cachant et
hébergeant à ses frais réfugiés
et fugitifs. Étonnante force d'âme
de Jean Giono, qui, intériorisant son expérience
fera l'éloge de la réclusion ! :
« J'aime les prisons, les couvents, les
déserts...». Il ne conservera pas
moins de ces temps troublés une grande
amertume... D'autant qu'une haine vindicative
et tenace l'interdit de publication, le privant
de moyens d'existence.
Le deuxième souffle
Ce n'est qu'en 1951 avec la parution
du Hussard sur le toit que s'apaisera la vindicte.
Commencent alors les années fécondes
: outre la quadrilogie du Hussard, épopée
romanesque et symbolique, Giono rédige
les Chroniques, belles et sombres méditations
d'un pessimisme que tempère une sensualité
diffuse... Son intérêt pour le cinéma
s'affirme, il met lui-même en scène
L'Eau vive, Crésus, écrit de nombreux
scénarios, adapte ses romans à l'écran.
Son activité créatrice ne faiblit
jamais : il ne cesse de publier commentaires,
préfaces, essais, articles, textes sur
la Provence et un dernier roman, L'Iris de Suse,
qui paraît quelques mois avant sa mort.
Éloge de la vieillesse
« La jeunesse croque à
belles dents avec un appétit goulu. Quand
on devient vieux, on mâche lentement une
seul bouchée, mais on la savoure, on en
retire la quintessence. »
Difficile de ne pas admirer l'homme
qui, dans son grand âge conserve, ouvert
sur le monde le même regard généreux
et gai, plus attentif aux autres que soucieux
de lui-même.
9 octobre 1970
Mort de Giono, dans sa maison
de Manosque.
« C'est la mort, disait-il,
qui donne à toute chose cette beauté
aiguë. »
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